Introduction
Qu'est-ce que présente et représente la peinture
? Que donne-t-elle à voir ? Quels sont les aspects qui sont nécessaires
à la peinture pour fonctionner ?
Une peinture n'est qu'une forme banale, qu'une surface plane sur laquelle s'accumule
de la matière. La peinture est le lieu de la couleur. Ce qu'elle peut
proposer aujourd'hui n'est évidemment plus une reproduction du monde,
ni se contenter de proposer un ordre visuel idéalisé ou de démontrer
un concept ou un procédé de fabrication. Le temps des destructions
et de la "non-intentionalité" sont également derrière
nous. Il n'y a qu'un ordre qui est non spatial mais compositionnel et matériel.
Une composition qui influence la perception et donc la 'lecture' de l'image.
Le regardeur est confronté à sa propre manière de regarder.
L'espace transforme l'homme, la peinture transforme la vision du spectateur.
L'artiste est un spécialiste de la vision, il sait sensibiliser et diriger
le regard du public derrière l'apparence des choses. Son outil, c'est
la maîtrise de la qualité esthétique.
Des questions esthétiques et philosophiques, le questionnement de ce
qu'est la peinture après Stella, Ryman, Rainer et surtout Richter dominent
ma recherche picturale et esthétique. Je comprends la peinture comme
vision et processus de mon époque. La peinture comme moyen de penser
la vie urbaine dans une société de consommation. Le travail décisif
d'un créateur d'images est de saisir, de formuler une image rigoureusement
contemporaine de son époque (et donc de l'homme) - tout en évitant
la narration, la description, l'illusionisme, l'idéalisme abstraite ou
le symbole.
Je travaille sous forme de cycles, souvent composés de polyptyques. C’est
bien une vision fragmentaire, discontinue, lacunaire qui est mise en œuvre.
Traditions
Je cherche à créer de la beauté avec un langage et des
moyens esthétiques actuels. Une peinture qui interroge sa propre nature,
ses moyens et sa perception. Les réflexions postabstraites de la Peinture
Analytique (Polke, Richter) jouent un rôle primordial dans mon art.
Mon œuvre est imprégné par la tradition du Moyen-age allemand
finissant et des expressionnismes allemands du XXème siècle. C'est
un expressionnisme stérilisé, gelé, qui a cristallisé
à travers mon œuvre, provoqué par les réalités
et les circonstances de mon époque.
Une Lecture ralentie
Je refuse un art qui se veut spectaculaire, frappant, sensationnel, superficiel,
exotique, drôle et "décalé", un art qui se veut
"chic" et ingénieux et qui se prête à des rapprochements
faciles avec les traditions des avant-gardes. Un art qui se fait remarquer grâce
à un fonctionnement emprunté à la publicité, un
art destiné à une consommation rapide. C'est une image de notre
époque qui dépasse les masses d'images à la mode du marché
de l'art et de la consommation. Une image qui s'oppose à l'illustration,
à la décoration et au graphisme commercial et publicitaire, domaines
qui sont par nature diamétralement opposés à l'art.
Avons-nous besoin que les créateurs rajoutent des images rapides à
cette masse d'images à but commercial déjà existante ?
Je crois que le travail de l'artiste est aujourd'hui justement de comprendre
que sa nécessité et sa justification sont ailleurs que dans l'image
facile, spectaculaire et attirante, mais au contraire de créer des œuvres
d'une qualité plus profonde, plus artistique.
Je m'efforce de faire une peinture "lente", c'est-à-dire une
œuvre qui ne cherche pas à attirer l'œil ou à happer
le regard du passant, une œuvre dont les multiples aspects ne peuvent être
perçus par quelques regards hâtifs, mais qui ne cherche pas non
plus à être inaccessible et artificiellement complexe. Pour accéder
à cette peinture, l'œil du spectateur a besoin de temps : le temps
d'un regard qui porte plus en profondeur. Cette peinture vit des qualités
différentes de l’ombre et de la lumière aux différentes
heures de la journée. On doit se confronter longuement avec ces images,
vivre avec elles, pour avoir accès à toutes leurs richesses. Ceci
peut paraître difficile, dans une époque marquée par la
surexposition visuelle et la consommation immédiate et superficielle.
Auteur: Tristan Rain, Palazzo Balbi Valier, Venedig, April 2003
Copyright: Tristan Rain , 2004