Homme - Espace - Transformations - Perception


"Il comprit que lui aussi était une apparence
qu’un autre était en train de rêver."

Jorge Luis Borges

I. Aspects de l'oeuvre

1. L'espace, l'environnement
L'un des grands thèmes qui traverse mon œuvre, depuis le premier grand cycle "Double-Portraits" (1995-1996) jusqu'au plus récent "Probabilité encalminée" (2001-2003), est celui de l'homme et de sa relation à son environnement, à l'espace dans lequel il vit. D'abord sa relation à l'environnement urbain, comme dans "Rapports humains" (1996-2000) ou dans "Visions/Agitations" (1999-2002).

Le cycle "Double-Portraits" (1995-1996) porte sur la représentation de la dualité de l'homme, sur la confrontation entre des "personnalités" souvent opposées et incompatibles, présentes dans chaque personne. Visuellement, cette dualité apparaît par une confrontation entre les éléments architecturaux rigides d'un environnement urbanisé et par une figure multiple qui s'y trouve emprisonnée. L'espace transforme l'homme. Dans un contexte de contraintes sociales, l’aliénation et la schizophrénie résultent parfois d'une telle situation. Dans nos villes et dans notre système économique se pose aujourd'hui la question de la place de l'humain.

Les cycles "Rapports humains" (1996-2000), "Anges vides" (1999-2000), Visions/Agitations" (1999-2002), "Etats des lieux" (2000-2001), "Série K" (2001-2002) et "Probabilité encalminée" (2001-2003) mettent en scène des figures humaines, seules dans l'espace (et sur la toile plane), figures dont les corps sont fractionnés, morcelés, déchirés, lacérés, écrasés, recouverts par des formes géométriques abstraites, des matières, et qui semblent évoquer le contexte urbain d'aujourd'hui dans lequel le désir sexuel de l'homme est encadré et refroidi par un environnement aseptisé. Une lumière artificielle emplit ces intérieurs "sous vide".

En particulier dans les cycles "Dialogues" (2001-2002), Série K" (2001-2002), "Torse lent" (2002), "Lumières du passé" (2002), "Probabilité encalminée" (2001-2003) la figure a un espace de vie de plus en plus réduit, elle est de plus en plus écrasée à la périphérie du tableau, pas du tout "bien placée" comme dans la tradition picturale classique. Les figures ne sont pas seulement abîmées et partiellement recouvertes par de la matière, mais découpées par le cadre, elles ne se trouvent que partiellement à l'intérieur de cet extrait du monde que le créateur d'images choisit depuis des siècles pour guider le regard du public.

D'une manière encore plus radicale se présente ce problème dans "Objets manqués" (2000-2001), une série de polyptyques photographiques, où l'objet est hors image, alors à l'extérieur du cadre, non visible, absent. Il s'agit là d'images qui expriment la présence de quelque chose d'absent.

2. Le rapport à autrui
L'autre grand thème est celui de l'homme tourmenté par son rapport à l'autre. Les ensembles d'œuvres "Rapports humains" (1996-2000), "Double-Portraits" (1995-1996), "Anges vides" (1999-2001) et "Dialogues" (2001-2002) sont des recherches sur la complexité et la profondeur de la solitude, entre désir et impossibilité de rencontrer et accepter l'autre.

Les "Rapports humains" (1996-2000) parlent de solitude et de désespoir, de l'incapacité de l'homme dans son monde rapide de jouir des qualités de la vie et de rencontrer l'autre. L'humain se trouve isolé et bloqué, incapable de profiter des lieux et décors différentes que sa vie lui propose, il passe à coté de masses de gens anonymes que ce soit dans le contexte du travail, dans les transports, dans les lieux publics ou retiré dans son "cocon protecteur" chez lui.

La série de diptyques "Dialogues" (2001-2002) montre l'homme entretenant un dialogue désespéré avec sa propre nature. Partant d'esquisses de danse contemporaine, j'ai cherché dans cette série à réduire la figure humaine à des signes anatomiques schématisés.

On retrouve également cette recherche dans un court-métrage expérimental que j'ai réalisé en 1999-2000 "Le Silence citadin" (format VHS couleur et son, durée 12,5 minutes, musique de Luigi Nono).

3. Rituels sociaux
Le rapport de l'homme à autrui passe aussi par les rituels sociaux. Le cycle "Rituels" (1998-2000) interroge les gestes quotidiens hérités de la plus ancienne histoire de l'homme, même si celui-ci est entouré des fruits du progrès technologique et saturé d'informations : ceux que nous accomplissons pour nous habiller, faire les courses, faire la cuisine, tous ceux impliquant l’un ou l’autre de ces registres : communication, politesse, séduction, sexualité, hygiène.

4. La Mémoire
Le thème du rituel renvoie à celui de la mémoire, également très présent dans mon oeuvre. La mémoire et les traces historiques du passé de l'homme sont fragmentaires et incomplètes et c'est ainsi qu'elles apparaissent dans mon travail.

Certains cycles comme "Images sédimentaires" (1999), "Espace de Jouissance" (1997-1998), les triptyques "Fragments" (2001-2002) et les diptyques "Torse lent" (2002), partent d'une base photographique. La photographie est un moyen désespéré de l'homme pour garder le passé intact. Ces oeuvres interrogent l'imperfection de la mémoire, son caractère parcellaire, son interprétation et sa transformation à travers les âges. Ceci se montre dans l'histoire de l'art dans la réception de l'art grec par les romains, de l'Antiquité par la Renaissance, puis par le Néoclassicisme, dans les variations et les réinterprétations déconcertantes par le Post-Modernisme, etc.

"Fragments" (2001-2002) et "Torse lent" (2002) se réfèrent à des œuvres d'art de l'Antiquité romaine (copies d'originaux grecs perdues), à des sculptures indiennes des époques Maurya et Gupta, ainsi qu'à des fresques et sculptures du Moyen-âge tardif européen. Il s'agit de sculptures ou de fresques partiellement détruites dont des détails ont été agrandis et déformés jusqu’au méconnaissable, puis travaillés avec des moyens picturaux comme la superposition, l'"overpainting", le frottage et une sorte de "surimpression" empruntée au cinéma. Un langage riche et complexe et rigoureusement contemporain était inventé pour ces réalisations. L'expressionnisme côtoie ainsi le symbole et le pictogramme.

Les polyptyques "Lumières du passé" (2002) sont des polyptyques photographiques qui sont à leur tour issus des expériences de "Fragments". Ils exploitent la brèche ouverte par ces recherches avec les possibilités techniques propres à la photographie : traitement du négatif, traitement numérique, travail avec le flou/le net, le grain, structure des pixels, cadrage, mouvement du sujet ou de la caméra, etc.

Le cycle "Etats des lieux" (2000-2001) s'inspire de différents éléments : des terrains vagues et des massifs de montagnes, des traces d'écritures d'autres cultures qu'occidentales et des enregistrements de voix de cinéastes disparus depuis. C'est une interrogation sur la qualité esthétique des traces de l'homme et de ses interventions.

En 1999 apparaît l'œuvre photographique "Sédiments", composé de 35 parties, qui superposent des plans de fouilles archéologiques d'anciennes villes mésopotamiennes et des photographies de détails de l'atelier. Au centre de ce travail se trouvent les tensions qui naissent de la confrontation des échelles extrêmement différentes, des tensions aussi entre l'ordre utilitaire des structures urbaines et le désordre du lieu de création.

5. L'imprevisible
A l'intérieur du cadre strict de mes oeuvres, le principe premier de la vie se fraye un chemin : la réaction à l'imprévu. L'homme s'efforce d'exclure l'imprévu et l'inefficace, de planifier, d'anticiper et de maîtriser sa vie et sa perception du monde. Mais n'est-il pas obligé d'affronter en permanence le hasard, le probable/improbable et l'imprévu auquel il doit réagir le mieux possible ? N’est-il pas obligé de prévoir les conséquences de sa (ré-)action à court et à moyen terme ? D'être responsable de ses actes ? Or combien de stratégies l'homme n'a-t-il pas inventé pour se libérer de l'inconfort causé par ses responsabilités – drogues, religions, assurances-vie, mariage, jeux de société, distractions, sport et autres divertissements superficiels ?

L'acte de créer et de peindre est un dialogue permanent avec l'imprévu et, bien qu'il y ait une grande volonté de maîtrise dans mon travail, chaque toile débute par un acte violent de hasard.

C'est sans doute le Jazz qui cultive le mieux ce principe de l'attention permanente, de l'ouverture des sens et de l'improvisation existentielle. C'est peut-être avec cet idéal en tête que j’ai développé ma manière personnelle de travailler.

6. La perception
C'est sur la perception incomplète de l'homme que je travaille, et sur le fait que notre mémoire ne garde que des extraits des évènements et continue pendant toute notre vie à faire le tri des images, des souvenirs, des sentiments. L'idée de la fragmentation est exprimée dans toute ma production par la composition même des oeuvres, notamment à travers la division en polyptyques, dont les intervalles sont autant de parties manquantes, absentes ou invisibles. Des œuvres musicales d'une impureté post-moderne comme "Sinfonia" de Luciano Berio ont été une révélation par leur montage de sources de qualité esthétiques inégales et de leurs discours incomplets, partiellement cachés.

Cette fragmentation reflète le rapport de l'homme à un environnement urbain d'angle droit, à son rapport à l'autre, à son rapport au passé, à sa mémoire, mais aussi et surtout à sa perception incomplète du monde. Ceci est illustré d'une manière particulièrement frappante dans le cycle "Série K" (2001-2002), triptyques accrochés à la verticale, l'un au-dessus l'autre. Contrairement au plupart des autres cycles depuis 1991, la création la plus récente, la série "Probabilité encalminée" (2001-2003) n'est pas composée sous forme de polyptyques, mais la fragmentation est là aussi omniprésente et la figuration ne dispose que de très peu d'espace.

II. Racines artistiques et Mise en œuvre technique

1. Traditions
Je cherche à créer de la beauté avec un langage et des moyens esthétiques actuels. Mon œuvre est basé sur la tradition du Moyen-age allemand finissant (Conrad Witz et Mathis Grünewald avant tout) et de l'expressionnisme allemand du XXème siècle. C'est un expressionnisme stérilisé, gelé, qui a cristallisé à travers mon œuvre, provoqué par les réalités et les circonstances de mon époque.

2. Contrastes
Mon travail procède avant tout par renforcement des contrastes, oppositions, proportions, montages. On n’y trouve ni mouvement ni déroulement ni narration, mais une tension entre un système complexe de pseudo-perspectives et les matières qui s’y intègrent. C'est un travail sur l'opposition entre la figure humaine et la matière picturale abstraite, sur l'espace et la planéité, sur le mat et le brillant, le visible et le non-visible.

3. Matière
La recherche sur la matière joue en effet un rôle prépondérant : huiles et œuf sur lin, coton, bois, isorel, tissu en fibre de verre. Les couleurs sont structurées et enrichies de sable (quartz) et de poudres de pierre (calcaire ou marbre), de papier journal et de toilette, d'écailles de diverses sortes de poissons, de cheveux humains, de poudres métalliques, de poudre de verre : toutes sortes de débris de civilisation qui ne sont pas exhibés comme tels mais recyclés dans une œuvre qui vise en fin de compte la beauté.

4. Fragmentations
"Plus beau que quelque chose de beau est la ruine de quelque chose de beau." (Auguste Rodin). Le problème de l'incomplet, du fragmentaire, m'a toujours fasciné et se retrouve dans tout mon oeuvre.

Auteur: Tristan Rain, Palazzo Balbi Valier, Venise, avril 2003

Copyright: Tristan Rain , 2003